« The French conversation » contre le "coaching"

Cyrano, d’Artagnan, Montaigne, La Fontaine, le compagnonnage humaniste, la conversation contre « the human resources » ou pourquoi je préfère la conversation "à la française" au "coaching" du type "développement personnel"

Jean-Robert Lebrun - French teacher - in Brussels and Online

5/4/20264 min read

Je n’utiliserai ce mot « coaching » que pour... les moteurs de recherche. Le mot domine le vocabulaire de l’époque : coaching de vie, coach de ceci, de cela... Ce mot – et je n’ai rien contre les mots anglais utilisés en français quand le français peine à exprimer une réalité – est associé en anglais au sport et maintenant au « développement personnel »… Pour le sport, le français utilise plutôt le mot « entraineur » qui a donné à l’anglais les mots « to train », « trainer » ou « training »… Pour le « developpement personnel », les mots « coach » et « coaching » me semblent parfaitement adaptés à cette mode états-uniennne : ils parlent d’une réalité à mon sens « exotique » à la culture française. « développement personnel », « meilleure version de vous-même » ?! Quoi ?! Quelqu’un voudrait donc m’expliquer que je ne suis pas « assez » bien, que je ne suis pas tout à fait moi-même, que je suis « sous-développé », etc. Je pense ici à Cyrano de Bergerac dans la « tirade des nez », celle du fameux « C’est un pic, c’est un cap, c’est une péninsule... » où il termine en disant :

– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot ! Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n’en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d’une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

Cyrano parle d’esprit, de lettres, d’invention, de verve… « Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. » !!! Dans la culture française (et belge), on pratique très facilement l’autodénigrement mais ce n’est pas pour accepter qu’un « autre » nous dénigre. Quoi ?! « Meilleure version de moi-même » ?!... « Vous… vous avez un nez… euh… un nez… très grand. » ?!... C’est en effet « un peu court, jeune homme ! »

En France, en Belgique, on ne recherche pas la critique des autres. Surtout si elle vient des Etats-Unis… En France, en Belgique, on n’a pas de problèmes, on a des… sujets de conversation. On peut chercher un professeur mais on ne cherche pas un « coach », on recherche une table et un bon compagnon avec qui parler… de tout et de rien… de soi, du monde. Tiens, « compagnon »… De Cyrano, mon esprit passe à d’Artagnan, Athos, Porthos, Aramis… « Un pour tous, tous pour un ! » Les mots « compagnon », « copain » viennent du latin « cum panis » et évoque celui avec lequel on partage le pain. Une table, un morceau de baguette, une bouteille de vin rouge en France, de bière en Belgique, du fromage… un copain et… une bonne conversation !

En cette époque de burn-outs, d’overdoses, de solitude, etc. je recherche, nous recherchons, un ami ou du moins un compagnon de conversation, un moment où, à table, « entre la pomme et le fromage », on peut (se) parler tout simplement. S’écouter parler ? Parfois. Cela fait du bien quand il n’y a autour de soi que du silence ou des écrans, des badges et des codes QR. Echanger quoi ? Partager quoi ? Eh bien, ce qui nous est commun, notre condition humaine… Après Cyrano, les trois Mousquetaires, voilà que mon esprit convoque… l’ami Montaigne : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition »… Et je vois ce cher Montaigne : il lit et annote Terrence et son « Je suis homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger »… « L’homme augmenté » ?! Le « transhumanisme » ?! Rien n’est plus éloigné de l’Homme et de l’humanisme à la française .

Là, le mot de « coach » m'évoque une fable de la Fontaine, « Le coche et la mouche ». Le mot « coach » vient en effet du mot français « coche », une sorte de diligence, de carrosse… Si le « coach » est quelqu’un qui commence par vous dénigrer en vous disant que vous êtes sous-développé, une mauvaise et inférieure version de vous-même… Fuyez ! C’est une « mouche du coche », quelqu’un d’inutile qui veut se présenter comme « in-dis-pen-sable »… Avons-nous vraiment besoin de quelqu’un d’autre pour nous dénigrer ?! De quelqu’un qui ne va pas nous accompagner, quelqu’un qui ne va pas être un vrai et bon compagnon mais une "mouche du coach" qui va nous piquer et nous agacer pour le développement de bénéfice$ qui lui sont personnel$ mais qui ne sont peut-être pas... les nôtres.

« coaching » ?… Laissons ce mot et cette pratique à la culture américaine. Je préfère quant à moi le terme de « French conversation » ! La conversation humaniste "à la française". Ecoute, partage, échanges, conversations… autour d’une bonne table, d’un bon moment... d’un bon sujet ! « On ne peut plus rien dire »… Si ! Si ! « On » (du latin « homo ») peut tout dire, l'Homme peut tout dire. On est intelligents, on est beaux, on est plein de vie, on est pleins d’esprit. On (s’) aime et on ne (se) dénigre pas ! Vive l’Humanité et l'Humanisme ! (... du latin « humus », le sol - qui a donné aussi le mot « humilité »…)

Parler, converser, les pieds bien posés sur le sol, les cheveux dans le vent d'une conversation ébouriffante et les yeux brillant dans les étoiles de l’esprit. "The French conversation", la conversation "à la française" !