Laisser le squelette dans le placard

Enseigner, c'est choisir une stratégie, un moment. J'ai choisi d'enseigner la langue française non par l'exception mais par la régularité pour construire la confiance, la confiance de parler, de s'exprimer, de communiquer sans la crainte irraisonnée de l'erreur.

Jean-Robert Lebrun - French teacher in Brussels and Online

4/8/20264 min read

En tant que professeur de français langue étrangère, j’ai une approche, une philosophie : aller à l’essentiel. Et l’essentiel pour mes clients, c’est de parler, de communiquer, pas d’hésiter ou de réfléchir au sexe des anges !…

Je leur présente une langue française qui a du sens, qui avance, qui fonctionne… une langue française qui parle à l’intelligence, une langue française qui rassure. Je me concentre avant tout - et pendant longtemps (A1, A2…) - sur des bases solides, sur des explications fonctionnelles pour casser le cliché « Le français, c’ est compliqué » Non, le français est simple, on peut le parler et on peut le parler rapidement. Georges Bernard Shaw aurait dit de l’anglais qu’il était la langue « la plus facile à mal parler » Je pense, moi, que le français est une langue facile à bien parler.

Ok, je sais que c’est un business : le français fait vendre des méthodes, des grammaires, etc. Je sais aussi que « compliqué » cela fait chic et que la complexité peut attirer certains egos. Certains professeurs veulent aussi briller, étaler leur science, se rendre indispensables… Moi, je mets un point d’honneur à faire tout le contraire. Je me concentre avant tout sur tout ce qui est assez régulier pour être qualifié de « régulier », sur tout ce qui marche assez pour que l’on puisse dire sans mentir : « ça marche ». Je veux donner un sens à la langue, le sens qui va de l’avant, celui qui parle à l’intelligence : je donne à comprendre la langue. Je ne mens pas, je me concentre simplement d’abord sur les régularités et bien sûr sur quelques irrégularités absolument nécessaires et inévitables. Les irrégularités accessoires, on pourra s’y intéresser une fois que la confiance, l’intelligence, la compréhension de la langue seront bien installées.

Exemple : le genre des substantifs. Les noms sont masculins ou féminins en français. Qu’est-ce que l’on fait ? On prend une pièce et on joue cela à pile ou face ?!... Bien, on peut bien sûr avoir une bonne mémoire, ce n’est pas mon cas, ce n’est pas le cas de tout le monde. On peut bien sûr avoir du temps pour étudier le vocabulaire et le genre de chaque mot… La vie est courte.

Je veux donner à mes clients une présentation raisonnée de la langue française. J’ai une approche utilitariste, une approche statistique, une approche raisonnable de la langue. Je ne veux pas que les gens me paient et ensuite les laisser jouer à la roulette russe avec un barillet rempli à moitié. Non !

Revenons au genre des noms. En français, pour 3 substantifs sur 4, la terminaison donne statistiquement une assez bonne idée du genre des noms. Pourquoi alors ne pas insister d’abord sur ces régularités statistiques ?! Les terminaisons ne sont pas pertinentes pour un quart des noms ? Il y a quelques exceptions ? On en parlera plus tard. Mes clients parleront d’abord avec la conjugaison régulière, la grammaire régulière, le vocabulaire le plus fréquent. Je commence par les terminaisons qui sont les plus régulières. Les noms se terminant par -ette sont à 99 % féminins. En fait, il n’y a qu’une seule exception et comme ce n’est pas un mot très utilisé dans la langue courante, je le laisse dans le placard. Les noms se terminant par -té sont très généralement féminins ?! Je laisse les exceptions dans le même placard, avec le « squelette ». Mon client est fonctionnaire européen ? Là, je lui dirai, mais seulement parce que c’est pertinent pour lui, que si « liberté », « égalité », « fraternité », etc. sont féminins, eh bien, il y a des mots comme « comité » et « traité » qui sont eux masculins.

Un professeur de français qui connaît son français dit quelque chose qui a du sens et directement il sait qu’il y aurait des choses qu’il faudrait ajouter pour être "complet". Enseigner, c’est savoir à quel moment introduire les choses. Si un client voit un contre-exemple, si un client pose une question, il faut lui répondre. Il faut aussi lui expliquer qu’il y a bien des exceptions en français mais que dans un premier temps et aussi longtemps que possible, il est plus productif, plus efficace d’avoir une stratégie de la régularité pour construire des bases solides et une confiance en soi et dans les logiques profondes de la langue… pour parler, s'exprimer, échanger.

Exemple de contre-exemple : le/un porte-serviette… Le nom « serviette », terminaison -ette, est bien féminin ; le nom « porte-serviette » est lui masculin. Pourquoi ? Le porte-serviette est un objet qui porte des serviettes. C’est un verbe, le verbe « porter » ici conjugué au présent de l’indicatif, qui est le centre du substantif. Le nom « serviette » est un complément de ce verbe « porter » : l’objet porte quoi ? « des serviettes ». Ici, nous avons une autre règle, une autre régularité forte à expliquer : les substantifs/noms qui sont composés d’un verbe et d'un complément de celui-ci sont masculins, que ce complément, cet élément de second rang, qui termine le substantif soit masculin ou féminin. Un verbe n’est ni masculin ni féminin, on pourrait dire qu’il est « neutre », indifférent au genre. Et le « neutre » en français a la forme du masculin : un porte-avion (en anglais « aircraft carrier » est un vaisseau qui (trans)porte des avions), un protège-matelas (cf. verbe « protéger »), un couvre-sol (cf. verbe « couvrir »)… un chauffe-assiette (cf. verbe « chauffer »), un ramasse-miette (cf. verbe « ramasser »)…

Cette règle est pertinente mais elle nécessite d’introduire des notions comme celles de « verbe », de « complément », etc. Un client ne maîtrise pas forcément toutes ces notions grammaticales. Je présenterais donc ma règle : « les noms qui ont une terminaison en -ette sont féminins, à 99 % » et je laisserais les squelettes dans le placard pour plus tard, le plus tard possible.

Ne pas mentir mais ne pas tout dire tout de suite, attendre le bon moment, expliquer, aller d’une règle forte à une autre, créer une compréhension, construire une confiance en soi. Je comprends. Cela fait sens.

Hésiter à parler, à se lancer dans une conversation parce qu’on aurait peur d’identifier le genre d’un substantif/nom ?!…

NON !!!