L'art de la conversation

Ma conception de la conversation, ma proposition pour cette époque où "dé-battre", c'est-à-dire renoncer à se battre, consiste tristement à "détruire" l'autre.

Jean-Robert Lebrun - French teacher - in Brussels & Online

2/9/20264 min read

Dans mon métier de professeur de français langue étrangère, l’approche que je conseille est celle de la pratique : écouter, lire, parler, écrire. En cours de conversation, il y a la partie technique : corriger mais subliminalement, sans interrompre la parole de l’autre, en reprenant le mot, la structure, la prononciation, en se coulant dans la voix, dans la phrase, dans le discours, dans le rythme de la personne que j’ai en face de moi, tout en écrivant dans le clavardage pour qu’il y ait une trace visuelle immédiate qui s’imprime et qui reste.

C’est parfois entamer la conversation à partir d’une vidéo ou d’un article "intéressants". Je crois en l’intérêt intellectuel des documents, j’en ai plein mes manches. "Une idée, c’est rare" disait, je crois, Einstein mais après 35 ans, ma collection est bien fournie, en sciences politiques, économiques, physiques, en philosophie, en sociologie, etc. Je crois aussi à la beauté. La beauté d’une tournure, d’un style, d’un paradoxe, d’une voix, d’une scène, etc.

Après des milliers de conversations, j’ai une certaine expérience quand même pour amener un sujet, pour flairer, sentir un chemin possible. Une conversation, cela prend plus ou moins de temps à s’établir. Il y en a de tout type, des linéaires (rares), en arborescence (le plus souvent, on saute d’une branche à l’autre, on dévie, on revient, on repart)... La conversation est un arbre, un organisme vivant, éphémère mais bien réel et peut-être en reste-t-il quelque chose après, peut-être continue-t-elle en nous, entre nous, comme des feuilles qui poussent lentement, tombent à l’automne pour nourrir la terre et les racines, pour que poussent d’autres réflexions, d’autres conversations. J’aime le moment juste après le "bonjour", un moment de liberté où tout est possible. De quelles choses allons-nous nourrir cette conversation ?! C’est à chaque fois un peu impressionnant pour un timide comme moi. Les gens en face de moi doivent aussi avoir ce petit pincement de l’inconnu et de la curiosité. Je crois qu’une conversation réussie, c’est une conversation que l’on sert pour la beauté même de cette aventure intellectuelle et humaine à deux. Il y a des conversations, nombreuses, qui tiennent du miracle et dont je me souviens encore des années après. Chaque conversation contient de ces petits moments magiques que l’on emporte avec soi. Être payé, payer pour converser, cela se justifie en français langue étrangère : "C’est pour apprendre le français". Cette nécessité devient vite prétexte. Après quelques mois, mes clients parlent français. Alors pourquoi continuent-ils ? Je parle 2 fois par semaine avec une personne qui a été l’un de mes premiers clients à moi en 2000. Conversations dans mon bureau de l’avenue de la Couronne. Départ en Ardèche. Reprise quelques années plus tard via Skype. Des conversations de grande tenue. Je suis linguiste de formation. J’ai un vernis de culture en philosophie, en économie, en histoire, etc. Culture acquise au fil des années grâce aux intérêts divers et variés de mes clients qui m’ont poussé vers des sujets qui sont bien éloignés de la langue et de la littérature françaises. Actuellement j’ai comme cliente une neuroscientifique... Passionnant et tout à fait nouveau. Je lui parle du désir mimétique de René Girard, elle me parle de neurones miroirs... Ce sont mes clients qui ont le génie, les connaissances. Moi , je suis là pour les faire parler, comme une sage-femme pour les faire accoucher d’une conversation qui soit intéressante et belle. Je suis "accoucheur de conversation"... C’est un bien beau métier que le mien. Ma gratitude est absolue. Oh, j’aime expliquer de mille manières mais simplement la langue française (je suis en train de travailler sur une grammaire d’un genre inédit) mais ceci est trop facile. Le défi, l’excitation d’une conversation, ça, c’est fait pour les vrais aventuriers ! Une conversation, on la sert. Je suis à mille lieux, aux antipodes du coaching utilitariste et du développement personnel. La question ne doit pas être de gagner, de prendre le dessus, etc. La conversation telle que je la conçois n’est pas là pour servir l’ego d’un professeur ou même d’un client.

Je suis moins bon dans mes conversations privées car l’ego, l’apparence ne m’impressionnant pas, cela ne m’intéresse pas. Et puis dans le privé, je suis trop impatient. Et puis j’aime provoquer pour créer l’inconnu... Mais dans la vie quotidienne, les gens n’ont plus le temps. Ils répètent ; ils se répètent. Je presse alors le pas de la conversation pour aller vers cette ’terra incognita’ que peuplent mes conversations professionnelles. Mais dans le quotidien, les gens veulent parler pour "dire" quelque chose sur quelque chose, quelque chose d’intelligent et de définitif. Alors qu’une Conversation n’a rien à dire a priori. C’est une construction à deux. Sans plan. Avec l’enthousiasme et la gourmandise de la découverte, de l’inconnu. Des clients m’ont dit qu’ils sentaient que je ne jugeais pas et qu’ils ne se sentaient pas jugés. Et pour cause, je n’ai probablement aucune conviction personnelle. "Que sais-je ?" Euh... rien. Ma petite culture sociologique me pousse à penser que les gens ont généralement raison de penser comme ils pensent. On me dit "blanc", je réponds "noir" ou "gris". On me dit "noir", je rebondis "blanc" ou beige. J’apporte la contradiction avec conviction dans la forme pour communiquer de l’énergie mais sans conviction sur le fond, ouvert à toutes les propositions. Une conversation vivante, ce n’est pas défendre un point de vue. Ici personne n’attaque, ici personne n’est attaqué. Les interlocuteurs sont là pour faire vivre et vivre une conversation, pas pour la tuer par K.O.

Et on ne sait jamais où cela peut bien mener. Commencer une conversation sans a priori aucun, s’y aventurer et y défricher, y découvrir de nouveaux territoires. Ah, toutes ces conversations où à la fin, on a accouché d’une nouvelle idée, d’une belle image, qui n’étaient pas là quand on l’a commencée... Nouvelle, belle aussi car le chemin qui y a conduit est à chaque fois, à jamais, unique. Toute conversation entre deux personnes qui sont en confiance, qui prennent le temps, qui prennent le risque de n’avoir rien à dire est unique. C’est la magie de la Conversation. Chacune d’entre elles est en fait une œuvre d’art, un petit miracle d’artisanat, d’intelligence et de beauté construit à deux.